Ministère des Migrants et de la Prostitution

Anicette Lantonkpode, OLA

Introduction

Je suis sœur Anicette Lantonkpôde (NDA/OLA). Je suis en mission en Italie, dans notre communauté de Gênes. Je voudrais partager avec vous quelques témoignages de l’apostolat que je fais à Gênes. Notamment mon ministère avec les migrants en général et particulièrement avec les femmes et jeunes filles victimes de la traite humaine.

Dans un premier temps, j’essayerai d’expliquer le pourquoi de leur arrivée en Europe.

Dans un second temps, je vous parlerai de comment ils vivent en Europe

Et enfin comment on peut les aider à s’intégrer.

Pourquoi Arrivent-Ils En Europe ?

Les victimes de l'esclavage moderne ne sont pas, la plupart du temps, des citoyens de nations vaincues et réduites en captivité. Beaucoup d'entre elles investissent des sommes importantes pour se soumettre à cette servitude, la considérant comme un passage obligé vers un avenir plus radieux. D'un côté, des personnes désespérées ; de l'autre, des frontières infranchissables. Un marché cruel exploite sans vergogne la moindre faille, donnant un prix à tout et à chacun. Les jeunes gens, hommes et femmes, prennent des risques énormes pour rallier l'Europe, traversant maints pays, le désert saharien et la Méditerranée. Arrivés sur le Vieux Continent, ils sont souvent réduits à l'esclavage, notamment dans le trafic de stupéfiants ou la prostitution. Leur désespoir et leur statut précaire les empêchent de dénoncer leurs bourreaux.

Le documentaire intitulé “How Much…” se concentre sur le sort des jeunes femmes venant du Nigéria en Europe. Ce documentaire nous amène à réfléchir sur le parcours et les raisons qui poussent des jeunes filles victimes de trafic à quitter leur pays d'origine et, en passant par le désert, la Libye, la mer, à se retrouver en Italie.

Dans ce documentaire, une des victimes témoigne : « À Benin City, au Nigeria, mon pays, j'allais à l'école. J'avais des amis et ma famille. J'ai dû abandonner mes études et mes rêves car mes parents n'avaient plus d'argent. Ma famille est pauvre. Une femme m'a alors suggéré d'émigrer en Italie, car on pouvait y gagner beaucoup d'argent. Elle m'a même proposé un prêt pour financer le voyage. Je lui ai demandé : « Combien ?» «20,000 euro », m'a-t-elle répondu. Je n'avais pas le choix, je suis partie. »

Dans le documentaire, il y a également d'autres témoignages de jeunes Nigérianes qui se sont retrouvées dans les rues d'Italie après un périple terrifiant à travers le Sahara et l'enfer libyen. Nous assistons aujourd'hui à une nouvelle forme de traite négrière qui aboutit à des fins de prostitution et d'exploitation par le travail forcé, mais aussi de trafic d'organes. Ce dont je vous parlerai dans la suite concernera la prostitution dans la cité de Gênes.

Comment Vivent-Ils En Europe ?

Mon apostolat consiste, dans un premier temps, à rencontrer, jour et nuit, les jeunes filles et femmes victimes de traite, dans les rues et ruelles de certains quartiers de Gênes. Je suis habituellement accompagnée, à tour de rôle, par deux membres de notre groupe de volontaires, composé de prêtres, religieux, religieuses et laïcs. Et dans un deuxième temps, nous les invitons à un moment de prière ensemble à l'église une fois par semaine pour le partage de l’évangile du dimanche suivant.

Lorsque nous arrivons sur les lieux de rencontre des jeunes filles et femmes victimes de traite, nous leur offrons du thé chaud en hiver et de l'eau fraîche en été avec des brioches et biscuits. Nous leur parlons ouvertement de Jésus et de l'Évangile, car la plupart d'entre elles sont chrétiennes. Nous leur présentons les différentes manières d'échapper à cette situation. Nous cherchons à gagner leur confiance. Après les avoir écoutées, nous prions avec elles sur place. Nous leur laissons le temps de se confier et d'exprimer leurs émotions.

Si certaines nous confient vouloir quitter cette vie, nous les orientons vers des organismes et des associations qui œuvrent spécifiquement à leur réinsertion sociale. Nous collaborons étroitement avec ces organismes.

Comment On Peut Les Aider A S’intégrer ?

Quelques témoignages du vécu dans ce secteur d’apostolat qui ont donné beaucoup d’espérance et de vie :

Témoignage 1

Un jour, avec deux de mes collaborateurs, nous avons rencontré dans une des ruelles une jeune fille normée Bernadette (victime de traite) que nous avons invité à la prière hebdomadaire que nous faisons avec les victimes de traite. Sans résistance, elle a accepté et s’était présentée à la prière accompagner d’autres filles. D’habitude, ce moment de prière est suivi d’un repas fraternel afin de leur laisser plus de temps pour l’écoute et aux partages de leurs différents problèmes et besoins.

C’est ainsi qu’a commencé avec nous le cheminement spirituel de Bernadette qui à la suite m’a raconté son histoire très touchante : Bernadette, viens de la République dominicaine et a cinq enfants. Le père de ses enfants est décédé. Elle s’est remariée, mais ça n'a pas marché, elle a divorcé et est venue en Italie seule avec ses enfants, pensant que sa vie allait changer immédiatement dès son arrivée, mais ce ne fut pas le cas. À son arrivée à Gênes, elle a cherché du travail pendant longtemps, en vain. Elle a dû se retrouver dans la rue.

Outre son mariage raté, elle a traversé des périodes de dépression où elle avait eu des pensées suicidaires, et à plusieurs reprises, elle a failli passer à l'acte, croyant même que c'était un acte de courage. Pour en finir une fois pour toutes avec tout le monde. Son enfance était marquée par des harcèlement sexuel et même un viol.

Avec moi, elle a suivi les cours d’accompagnement spirituel, elle a appris la langue italienne avec succès, a eu son permis de séjour grâce à des associations avec qui nous collaborons, et son histoire nous a aidé à l’orienter à faire une formation d’aide-soignante. Elle a aussi fini cette formation avec beaucoup de succès. Bernadette travaille normalement aujourd’hui. Au cours d’un interview que nous avons organisé pour la fête de Santa Bakhita en 2022, Bernadette affirme : « Avec la prière communautaire (avec les autres filles comme moi), le partage de la Parole de Dieu et l'écoute profonde et continue de la Sœur Anicette, j'ai moi-même constaté des progrès dont j’en suis fière et heureuse... »

Pour moi, l’essentiel dans cette mission et plus particulièrement notre charisme dans cet apostolat est d’insuffler à ces jeunes filles un sentiment de sécurité et d’affection, afin qu’elles retrouvent la dignité dont elles ont été trop longtemps privées. Il faut fortifier leur vie spirituelle qui constitue un signe d’espérance et leur trouver un travail décent.

Je me sens vraiment missionnaire chaque fois que je parviens à leur faire comprendre que, si elles le souhaitent, avec l’aide de Dieu, elles peuvent sortir de cette vie de souffrance.

Témoignage 2

Dans la préface du livre « Femmes crucifiées : La honte de la traite racontée dans la rue » de Don Aldo Buonaiuto, le pape François déclare : « La prostitution est un fléau pour l’humanité. » Pour y remédier, nous devons faire preuve de générosité et de miséricorde envers ces femmes. C’est dans cet esprit que, le mercredi 26 juin 2019, Don Nicolò Anselmi (était l’évêque auxiliaire du diocèse de Gênes) et moi-même, avons accompagné le groupe des femmes victimes de la traite pour un pèlerinage à Rome afin de rencontrer le Pape.

Immédiatement après l'audience, selon l’ordre établi par le Vatican, Certaines femmes et jeunes filles victimes de la traite se sont inclinées pour saluer le Pape et lui demandaient sa bénédiction. D'autres femmes lui ont présenté des images et de l'eau à bénir. Presque toutes ces femmes vulnérables étaient réussies à lui exprimer un peu de leur besoin et histoire. Le Pape n'arrêtait pas de dire : « Merci ! Merci ! »

En souvenir de notre visite, le Pape nous a offert une boîte de cinquante chapelets. Chacun de nous en avait reçu un. Nous avons assisté à la messe célébrée par notre évêque dans la chapelle des sœurs de la congrégation « Maria Bambina », située près de la place Saint-Pierre. Après la messe, alors que nous nous promenions dans la Cité du Vatican, une des jeunes filles victimes de la traite de notre groupe s'est approchée de moi et m'a posé une question en anglais : « Sister, I would like to receive baptism » demandant ainsi le baptême. J'ai été profondément touchée par sa demande, et je lui ai demandé pourquoi elle voulait se faire baptiser. Elle a répondu : « Parce que je ne veux plus mener cette vie de prostitution. Je voudrais changer de vie et pouvoir un jour communier. Je sais que ça ne me sera pas facile, mais j’ai confiance en Dieu. » Sans plus attendre, j'ai parlé à l’évêque et nous avons prié ensemble pour elle. Comme elle était d'accord, nous avons commencé à l'accompagner dans son cheminement. Après trois ans, elle a pu recevoir le baptême et faire sa première communion. Elle a suivi aussi les cours d'italien et de cuisine avec succès et la formation certifiée en ménage. Elle travaille maintenant avec un salaire convenable.

Les autres femmes ne cessent de remercier Dieu pour cette rencontre avec le Pape. Leur joie est immense. À mon avis, c'est déjà le début d'un changement. Un grand signe d’espérance.

Conclusion

Pour conclure je voudrais me baser sur quelques signes d’espérance que moi-même j’ai vécu dans ce secteur d’activité tout en confirmant que La mission comme dépendance à Dieu et solidarité avec les marginalisés est encore possible.

En fait, tout au début de cet apostolat que je n’ai jamais fait, je ressentais en moi une sérénité qui me faisais dire que ces personnes sont aussi les enfants de Dieu. Comme NDA, nous sommes appelées à aller là où le besoin se fait sentir et où les autres congrégations ne se sentent pas interpelées ou bien se sentent peu interpelées surtout qu’il s’agit des victimes femmes. J’avais donc commencé en 2016 à collaborer avec la communauté Papa Giovanni XXIIIe pour les sorties de nuit qui est un signe d’espérance vécu parce que c’est un risque que nous prenons à la rencontre des jeunes filles victimes de traite, dans l’espoir que Dieu ne nous abandonnera pas. Après deux ans, cette communauté s’est trouvée en difficulté à continuer cette activité. Je me suis retrouvée seule mais toujours dans l’espoir que l’œuvre ne périra pas. L’idée était de lancer un appel dans les églises pour avoir des volontaires qui pourrons aider dans ce secteur d’activité.

Après quelques semaines, un groupe de volontaires (composé de prêtres, religieux, religieuses et laïcs) s’est formé. Ainsi l’œuvre a continué jusqu’à ce jour. Je parlerai de la formation de l’Eglise pour les pauvres.

Autre signe vécu est le fait que les portes s’ouvrent devant moi aux besoins pour aider ces jeunes. Des organismes qui financent et encouragent à faire l’apostolat.

Tout le processus de récupération de la dignité des femmes consiste pour moi des signes d’espérance parce que ça demande des démarches d’espérance : La proposition des moments de partage d’évangile, de repas hebdomadaire ensemble, des cours d’italiens, des cours de cuisine, des cours de computer … des examens de fin de cycle et la certification pour la recherche du travail que je leur propose et les encourage à passer avec succès.

Voilà un peu ce que je peux partager avec vous.

Je reste ouverte à vos questions.